Le Résumé :
« Ce n’était pas de l’amour, le sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n’était pas non plus une espèce de
pardon automatique. C’était une solidarité mystérieuse. C’était un lien sans origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne l’avait décidé ainsi. »
En Bretagne, de nos jours, près de Dinard, une femme d’une quarantaine d’années retrouve par hasard le professeur de piano de son enfance. Cette femme âgée lui propose de venir habiter chez elle.
Petit à petit, elle se réinstalle dans la petite ville où elle a vécu autrefois, retrouve son premier amour, se lie comme jamais elle ne l’avait fait avec son frère plus jeune, redécouvre les
lieux, les chemins, les roches, se passionne pour la nature, le mer.
Soudain, un jour, sa fille, qu’elle n’avait plus vue depuis des années, revient vers elle.
De façon polyphonique, tous les personnages qui la côtoient (un prêtre, la bonne du professeur de piano, son frère Paul, un cultivateur, la factrice, un cousin qui vit près de là, la conductrice
du car de ramassage scolaire, la masseuse de la thalassothérapie, sa fille Juliette) évoquent cette femme dont la destinée paraît de plus en plus étrange. Chacun a son interprétation. Chacun
essaie de comprendre les rapports troublants, mystérieux, silencieux, sauvages que Claire se met à entretenir avec sa famille, l’amour, la falaise, le ciel, les oiseaux, l’origine.
Pascal Quignard, c’est un des écrivains français que je trouve le plus talentueux par son sens du mot et
de la phrase très particulière, très descriptive mais en même temps ellipitique, assez poétique en fait, puisque le réel se fond dans l’imaginaire d’une façon assez particulière. Né en 1948, son
oeuvre est considérée comme l’une des plus importantes de la littérature française contemporaine, il y a même des séminaires organisés pour l’étude de son œuvre. Violoncelliste, il a fondé le
festival d’opéra et de théâtre baroque de Versailles.
J’avais lu bien sûr de lui « Tous les matins du monde », certainement son œuvre la plus connue
avec son adaptation à l’écran joué par Gérard Depardieu, et « Villa Amalia », adapté au cinéma avec Isabelle Huppert. Mais il y en a plein d’autres qui ont marqué sa carrière,
notamment « Terrasse à Rome » qui a reçu le Prix de l’Académie Française en 2000 et « Les ombres errantes » qui a obtenu le Goncourt 2002.
Ce que j’ai aimé dans les « Solidarités mystérieuses », comme dans « Villa Amalia »
bien sûr, ce sont d’abord les descriptions des paysages et l’ambiance qui s’en dégage. Comme Kennedy, il détaille chaque geste de la routine quotidienne mais qui revêt ici un caractère
particulier, unique, comme si chaque action avait un sens, un but, qui nous aide à comprendre mieux l’esprit du personnage.
Claire, comme Ann dans villa Amalia, est une femme au caractère très fort, sauvage, indépendant. Elle
n’a pas d’attaches, elle est un peu autiste par certains côtés. Elle est capable de s’isoler totalement du monde, de la société qui la fait souffrir, on a l’impression qu’elle n’arrive pas à
aimer, à être heureuse. En même temps on les admire ces femmes, parce qu’elles savent ce qu’elles veulent, elles quittent tout du jour au lendemain, elles sont indépendantes et fières de ne
dépendre de personne. Elles sont très proches de la nature, elles la ressentent dans chaque pore de leur peau, c’est une communion avec la nature de chaque instant.
Au début on pense que c’est un roman d’amour, car Claire, qui revient s’installer à Dinard dans la
région de son enfance retrouve Simon, son amour de toujours, et elle entame une liaison avec lui.
Finalement on comprend que non, que cette histoire n’est qu’un élément dans l’histoire et que le roman
n’est centré que sur elle, son comportement, sa folie parfois.
Il faut quand même voir ce que Quignard fait endurer à son heroine : elle marche dans la lande tout
le jour, arpente les quelques hectares de terre entre saint-enogat et le petit port de la clarté, qui sont décrits dans le moindre détail.
Elle a des caches dans les hautes herbes d’où elle surveille les gens, Simon surtout. Elle ne s’aliment
pas, elle marche, elle protège la lande, les oiseaux.
ET petit à petit on rentre avec elle dans sa folie, on est avec elle sur les sentiers, on reconnapit
nous aussi le passage de ce bateau qui rentre au port, de ce nuage qui annonce la pluie.
Voilà pourquoi je trouve que c’est un magnifique livre, un monde un peu étrange qui nous prend et nous
capture avec lui.
En plus la bretagne y est très bien décrité et évoquée, donc pour moi c’est aussi un point
intéressant.
Je voulais ajouter quelques lignes en citant Nathalie Crom dans sa critique de Télérama :
« C'est un paysage de granit et d'ardoise dans lequel se déploient toutes les nuances du gris.
L'envers absolu du bain de lumière et de bleu - la baie de Naples, Ischia, le soleil sur les roses sauvages... - dans lequel Ann Hidden, l'héroïne de Villa Amalia (2006), le précédent roman de
Pascal Quignard, avait choisi de se fondre. L'héroïne cette fois s'appelle Claire, ou Marie-Claire, ou Chara - c'est selon le moment, selon son humeur et son choix.
Si, telle Ann avant elle, Claire a un beau jour mis la clé sous la porte, laissant derrière elle
Paris, son métier de traductrice, sa vie d'avant, ce n'est pas pour emprunter une route au hasard - comme Ann l'avait fait -, mais pour retourner là d'où elle vient. En Bretagne, du côté de
Dinard, où elle a grandi : « Elle aimait ce lieu. Elle aimait cet air si transparent, par lequel tout était plus proche. Elle aimait cet air si vif, où tout s'entendait davantage.
Elle éprouvait le besoin de reconnaître tout ce qu'elle avait vécu. Elle ressentait le besoin de
reconnaître tout ce qu'elle avait découvert du monde, ici, jadis. Et peu à peu elle se souvenait en effet de tout, des noms, des lieux, des fermes, des ruisseaux, des bois. »
Le portrait et l'histoire de Claire sont brossés par ceux qui l'entourent et
prennent tour à tour la parole : son frère cadet Paul, l'amant de ce dernier (un prêtre prénommé Jean), et encore Juliette, la fille que Claire a abandonnée vingt ans plus tôt - car il y a
longtemps qu'a commencé la fuite de Claire. Autour d'elle aussi, une vieille femme qu'elle s'est choisie pour mère, et surtout Simon, rencontré dès l'enfance et qu'elle aima toute sa
vie.
La matière humaine complexe et mouvante que tissent ces rapports imbriqués entre
Claire et les autres compose une large part de la substance romanesque que brasse Les Solidarités mystérieuses. Un titre dont surgit presque au terme du roman la définition selon Pascal Quignard,
alors qu'il regarde évoluer le lien fait d'attachement, de protection mutuelle, d'affection exempte d'effusion qui unit Claire et son cadet Paul depuis l'enfance : « Ce n'était pas de l'amour, le
sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n'était pas non plus une espèce de pardon automatique. C'était une solidarité mystérieuse. C'était un lien sans origine dans la mesure où aucun prétexte,
aucun événement, à aucun moment, ne l'avait décidé. Bien sûr ils avaient partagé des scènes cruelles, partagé des deuils, quand ils étaient enfants, ils avaient pleuré l'un à côté de l'autre,
mais jamais un pacte n'avait été prémédité et conclu entre elle et lui. »
Sous des dehors extrêmement concrets (descriptions minutieuses de la nature, lents
travellings sur un visage, un corps, un geste quotidien) et terriblement romanesques (secrets de famille, jalousies amoureuses...), c'est un roman profondément méditatif et recueilli, irrigué de
mystère, que nous offre à lire Pascal Quignard.
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